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Internet a-t-il tué le coup de foudre ?

Temps de lecture : 8 minutes

Quand on en a marre de scroller seul devant la télé, on swipe sur la dernière dating app. Dans le meilleur des cas on match, dans le pire on date et on se fait ghoster. Peu importe, on consommera les prochains de la même façon : aussi vite qu’un Uber Eats, sur place ou à emporter.

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Content Strategist. 30 onglets ouverts dans la tête et un assistant à moustaches sur les genoux.

Laury Peyssonnerie

Quand on en a marre de scroller seul devant la télé, on swipe sur la dernière dating app. Dans le meilleur des cas on match, dans le pire on date et on se fait ghoster. Peu importe, on consommera les prochains de la même façon : aussi vite qu’un Uber Eats, sur place ou à emporter.

Dans cette course à l’amour, Internet a-t-il tué le coup de foudre ?

Love at first sound

Si la “dating fatigue” est le nouveau mal du siècle, on a peut-être une solution avant la fin du monde : “On se voix”, un podcast de rencontres amoureuses produit par Engle, et créé par Mahé Parisse et Jérôme Lavillat.

Un peu à la manière de l’amour est dans le pré, le concept entend apporter un vent de fraîcheur et de sincérité sur le marché du dating. Chaque semaine, ils présentent deux cœurs à prendre.

Mahé Parisse, hôte du podcast, enfile son costume de Karine Lemarchand et mène des interviews intimistes avec chaque célibataire. Adam, Meryl, Audrey, Simon, Candice… Les épisodes dévoilent déjà une variété de profils à découvrir loin des standards de beauté.

En gros, ils font le premier date à notre place.

Et pas n’importe comment, parce qu’ils veulent capturer leurs interviewés au naturel. Mahé Parisse pose des questions inattendues et diversifiées qui imposent la sincérité. Violette avoue dormir avec son chien. Paul aime regarder les gens depuis les terrasses de café. Ibrahima est toujours en retard.

Bref, ils se montrent même sous leur moins bon jour. Parce qu’aimer l’autre tel qu’il est, c’est ça le vrai amour. Du moins, plus profond que de mettre les initiales de votre crush en bio.

Et, qui sait, peut-être que certains y trouveront un charme. Être en retard, c’est aussi maîtriser la main character energy.

Si on commençait à désespérer de devoir retourner aborder en soirée, on peut d’ores et déjà considérer ce type de concept comme un retour à la vraie vie.

Jusque-là, les applications de dating s’étaient positionnées comme la nouvelle norme. En soirée, il est encore impensable d’aller dire à quelqu’un qu’il nous plaît. On attend de rentrer à la maison pour faire un post urgent : Crush Wanted.

“Au sein de la communauté LGBT +, on remarque que les applications de rencontre ont provoqué la fermeture de bars gays qui étaient des lieux de rencontre. Les gens ont commencé à préférer rester chez eux, pour draguer par le biais des applis. Quant aux jeunes hétérosexuels qui sortaient dans le but de rencontrer quelqu’un, ils se rendent désormais dans les bars pour faire la fête et c’est en rentrant chez eux qu’ils vont oser aller vers les profils qu’ils ont pu croiser dans tel ou tel endroit. La drague se fait donc après coup.” Laurent Pujo-Menjouet, enseignant chercheur en mathématiques et maître de conférences à l’université Claude-Bernard-Lyon-I. pour Libération.

Parce que cette quête en ligne ne s’arrête pas aux applications de rencontre. Elle provoque aussi les fameux appels de phare sur Instagram, les demandes d’amis sur Snapchat et les fameux posts d’après-soirée sur Facebook.

Est-ce le confort du digital qui a installé une peur d’aller vers l’autre ? Ou la possibilité de mieux maîtriser, voire maquiller, son image en ligne ? Comme si, en vrai, on se retrouvait sans arme de séduction autre que son propre charisme.

Mais comment en est-on arrivé à devoir cultiver son attirance émotionnelle ? La norme du dating en ligne a-t-elle tué toute forme de hasard ?

Ils vécurent heureux et eurent bien moins de temps…

Le marché du dating vient de vivre son âge d’or. Tinder, Bumble, Grindr, Meetic… et tant d’autres encore, sont entrés dans les usages. À tel point que 25% des Français affirment avoir rencontré leur partenaire en ligne (2022).

Pourtant, passer par une application de rencontre, il y a encore peu de temps, c’était la honte. On s’inventait même une fausse histoire à raconter aux Bébés Tinder. Parce que non, papa et maman n’étaient pas de ces désespérés qui trouvaient l’amour en ligne.

Maintenant, on swipe presque avec fierté. Aussi parce qu’on a appris à célébrer le célibat.

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Les applications de rencontre nous donnent accès à un large panel de partenaires potentiels. On peut envisager qui l’on veut, quand on le veut, depuis le monde entier. Et ça paraît quand même bien moins compliqué que d’espérer croiser l’amour de sa vie au coin de la rue. Parce qu’au fond, c’est aussi simple que ça : on veut trouver sa moitié, sans trop galérer.

En somme, notre rapport à la séduction a complètement été bouleversé. En ligne, on ne cherche plus seulement quelqu’un avec qui partager un slow en soirée. On recherche l’idéal, le corps d’étalon, et les idées bien placées ; le mec ou la meuf mortel(le) dont parlait Diam’s.

Parce que face à ce catalogue de profils, on a le sentiment d’avoir le choix, alors on se permet d’être sélectif… quitte à briser quelques cœurs.

 

Publié par @rachidanebili
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Parce que tout le monde n’est pas en quête d’amour ; certains datent, profitent, et retournent swiper le jour d’après. C’est tout le problème de l’embarras du choix, couplé à la rationalisation de la rencontre. On explore l’autre en surface, puis s’il ne répond pas parfaitement à nos critères, on passe à autre chose. Ça a un petit goût de l’herbe est plus verte ailleurs. Sans surprise, si vous vous demandez ou : au milieu des matchs Tinder.

Et quand on est de l’autre côté de la barrière, l’euphorie laisse place à la déception face à si peu d’engagement. Pour contrer les plus vicieux d’entre eux, il existe même des groupes Facebook : Are We Dating The Same Guy ?

Parce qu’à force de gamifier ces applications, ils stérilisent le marché de la rencontre. Comme on scrolle sur TikTok, on swipe dans l’attente du pic de dopamine occasionnel. Accessoirement, on en oublie que ces cœurs à prendre ne sont pas des produits, et on frôle l’addiction.

Inévitablement, comme ce système laisse place à plus de faux espoirs que de grandes histoires d’amour, on s’en lasse.

“It’s all very paradoxical: that the ability to constantly communicate has made us bad communicators, that instant access to all forms of entertainment would leave us with so few touchstones, that surveilling kids doesn’t necessarily make them safer, that the absence of limitations also often means the absence of creativity — and that the particular form of abundance we’ve fetishized can feel so sad, so unspeakably sterile.”, Anne Helen Petersen auteure de la newsletter Culture Study

Ce n’est pas nouveau, notre santé mentale est en vrac. La “dating fatigue” n’est qu’une lassitude de plus sur la liste de nos névroses. Est-ce que ça signifie qu’il faut abandonner à tout jamais le charme de la vraie vie, vous savez, celui qui laisse place à la magie du premier regard ?

Magie, es-tu là ?

Entre les conversations qui n’aboutissent à rien, les dates gênants, et la peur de déplaire en personne, on peut vous dire que la magie n’est plus vraiment de la partie. On n’irait pas jusqu’à vous conseiller de tout couper, swipez autant que vous le voulez, mais n’en attendez pas des échanges authentiques.

La raison est évidente : le swipe à droite se base essentiellement sur la première impression. Deux trois photos, quelques lignes pour parler de soi… on établit en quelques sortes un CV de l’amour très exhaustif qui définira notre jauge de désirabilité.

À travers celui-ci, on maîtrise tout ce que l’on souhaite montrer. On contrôle notre image pour être sûr de plaire, avec des filtres, des photos de soirées ou un shooting d’il y a 3 ans et demi. Le tout, c’est de se raconter à travers l’image que l’on renvoie pour espérer retenir l’attention. Quoi qu’il en soit, on sera tous sujets à des a prioris.

Et forcément, avec une version aussi idéalisée de soi-même, chacun rehausse son estime personnelle… jusqu’au prochain date.

Que l’on match ou pas, inconsciemment, on entretient cette note ingrate de désirabilité. Comme si cette pseudo-validation sociale allait participer à définir qui est digne d’amour, et qui ne l’est pas.

« La sensation de rejet est inévitable et décuplée sur ces plateformes. Lorsqu’on se trouve par exemple dans un bar, on remarque davantage les personnes qui nous regardent, qui interagissent avec nous. Or, sur les plateformes en ligne, c’est tout l’inverse: on se focalise sur celles qui nous ignorent ou cessent de nous répondre.», Sandy Kaufmann, coach de vie spécialisée dans l’amour

Lorsqu’on fait partie des heureux élus, on déroule le fil de la superficialité. Sur une soirée, une nuit, des années, on se dévoile aisément. Parce qu’on croit tout savoir de l’autre après quelques questions bateau du type : c’est quoi ta couleur préférée ?

L’intimité n’a alors plus de barrières ; si ça fonctionne tant mieux, sinon il fera office de sexfriend pour les prochaines semaines. Exit le jeu de séduction, ou toute autre forme d’inattendu et d’ambiguïté. Par message, tout est calculé : l’heure, l’endroit, ce qu’on y fera et comment.

Or, s’il y a bien une seule chose qu’on ne peut pas prévoir, c’est si le coup de foudre va opérer. En somme, tout ne tient qu’à un fil puisque ce serait exagéré que de demander un quelconque engagement.

“It’s easy to get nostalgic about the past before dating apps. Everyone could have been an asshole then, and an asshole now. And everyone did fall in love then, and people can still fall in love now. The difference is you went out to find romance every second of the day back then. it came intimidently when you connected in real life”, Meggy dans un reportage de la BBC

Depuis qu’on n’envisage plus l’amour à tous les coins de rue, la Fondation de France a posé le bilan : 1 personne sur 5 déclare se sentir régulièrement seule. En cherchant l’amour, on expérimente le désamour de sa propre personne parce que notre ego est sur le feu.

Pendant ce temps-là, les applications ont bien repéré ce point de douleur saillant. Ils jouent avec nos sentiments, en nous proposant de toucher l’âme sœur d’un peu plus près, à condition de sortir la carte bleue. C’est le fameux marketing émotionnel.

Et comme certains comptent bien provoquer le destin, ils n’hésitent pas à souscrire à l’abonnement premium. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour partager son plaid sur le canapé ?

En clair, ces applications capitalisent sur la vulnérabilité des personnes seules, en les rendant encore plus seules qu’avant. Selon Vincent Coquebert, essayiste et auteur du livre Uniques au monde, elles déclenchent même « une hausse de la solitude doublée d’une confiance amoindrie en l’avenir » et « la prolifération d’une empathie de plus en plus sélective, qui se déploie en cercle concentrique et s’éloigne de toute conception universaliste. »

Pendant que l’on croit s’amuser, on tient surtout la main du repli sur soi. Avec ses jumelles, le dating burn out nous guette, et sur le long terme l’individualisation généralisée de la société aussi.

Heureusement, il est encore possible de contourner le jeu de l’ego. Personne n’a dit qu’il ne fallait pas provoquer le destin, il faut simplement créer des opportunités… en écoutant On se voix, par exemple.

Comme quoi, on peut trouver l’amour partout, même en faisant la vaisselle.