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Peut-on libérer les tétons sans sexualisation ?

Temps de lecture : 5 minutes

En ligne comme en ville, soulever son t-shirt est devenu un acte politique, à la nuance près que certaines femmes le font pour nourrir leur bébé. Derrière elles, certaines font de même pour attirer une tout autre cible : ceux qui, quand ils ne sont pas en train de ricaner devant les sculptures de nus au musée, continuent de faire du corps des femmes l’objet de leurs fantasmes.

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Content Strategist. 30 onglets ouverts dans la tête et un assistant à moustaches sur les genoux.

Laury Peyssonnerie

En ligne comme en ville, soulever son t-shirt est devenu un acte politique, à la nuance près que certaines femmes le font pour nourrir leur bébé. Derrière elles, certaines font de même pour attirer une tout autre cible : ceux qui, quand ils ne sont pas en train de ricaner devant les sculptures de nus au musée, continuent de faire du corps des femmes l’objet de leurs fantasmes.

Doit-on s’auto-censurer, ou peut-on espérer libérer les tétons sans l’ombre d’un regard sexualisant ?

Scrollez, y’a rien à voir

Depuis plusieurs années, la nudité fait parler d’elle chez Meta. Parce qu’on n’est ni sur OnlyFans ni sur MTV, la règle est claire : on n’expose pas de photos dénudées en ligne, et on s’essuie les pieds sur le tapis avant d’entrer. Pour le reste, ça se passe sur Frenchie Shore.

Autrement dit, Facebook et Instagram conservent notre liberté d’expression, tout en censurant ce qui n’est pas montrable aux enfants, et parmi eux : les tétons. Vous savez, ces petits bouts de chair qui ne font pas exception, et qu’en sommes, on possède tous.

Ils sont le symbole du corps nu sexualisé, mais de la femme seulement. Et la nuance est primordiale, parce que les hommes, eux, peuvent les exposer fièrement sans se les faire flouter.

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Bien au delà de Meta, c’est avant tout un problème de société qui avait déjà été adressé lors du mouvement #Freethenipple qui a débuté en 2012 dans l’espace publique et qui s’est poursuivi sur les réseaux sociaux. Depuis, la France est devenue championne du monde de no bra, mais on a toujours pas vu de grande évolution chez Meta. Enfin, si, une seule. En janvier 2023, le Conseil de surveillance de Facebook remet en cause la politique de nudité de Meta en précisant que “ce règlement est fondé sur une vision binaire des genres. (…) Cela implique que les modérateurs déterminent de façon rapide et subjective le sexe et le genre, ce qui n’est pas réaliste à grande échelle.”

Instagram et Facebook ont alors accepté de faire une torsion à la règle. Désormais, les images d’allaitement, de naissance, de protestation ou en lien avec la santé ne sont plus censurées. C’est une question de prévention, sur des sujets qui n’ont pas attendu la sexualisation pour exister.

No Bra

Mouvement consistant pour des femmes à ne volontairement pas porter de soutien-gorge, pour des raisons de confort ou féministes.

Meta à la dérive

Pour le plus grand bonheur des momfluenceurs, il est donc désormais possible de se photographier en train d’allaiter. Afin de célébrer la beauté du geste, partager son expérience et surtout éduquer sur la normalité de la pratique dans l’espace public.

Or, le problème, c’est que la vision sexualisée ne s’est pas envolée avec le semblant de décensure offert par Meta. Pendant qu’elles sont nombreuses à tenter de démanteler les regards sexistes portés sur la poitrine des femmes, d’autres en jouent.

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“Prouver que l’allaitement n’a rien de sexuel est une bataille au quotidien” explique Alison Cavaille-Jouannet, la fondatrice de Tajinebanane. Et c’est bien là le cœur du problème.

Certaines femmes profitent de la libération des tétons sur Instagram pour y dissimuler des clichés érotiques. Et elles ne font pas les choses à moitié : utilisation de poupons, mécaniques de l’allaitement, référencement sur des hashtags dédiés comme #breastfeeding… et tout ça dans le but de porter le regard sur leur poitrine.

Rétropédalage, on n’aurait pas mieux décrit l’ampleur du phénomène. Le combat des femmes qui tentent de briser les tabous autour de l’allaitement est décrédibilisé. À tel point que les hashtags utilisés à mauvais escient sont désormais inaccessibles sur Instagram.

Pire encore, le détournement de ces combats devient malsain, voire dangereux pour les nouveau-nés qui apparaissent entre deux contenus à caractère érotique. Et pour preuve,“50% des photos qui s’échangent sur les forums pédopornographiques avaient été initialement publiées par les parents sur leurs réseaux sociaux.”, selon le député Bruno Studer à partir du rapport du National Center for Missing and Exploited Children.

Or comment peut-on poursuivre le combat tout en protégeant l’image d’enfants qui seront inévitablement associés à des contenus sexualisés ?

Il faudrait éviter de porter des jupes pour ne pas tenter certains hommes, et désormais se priver de témoigner de son expérience de maternité sous prétexte que certaines personnes sont mal intentionnées ?

Témoigner, sans montrer ?

Face à ce dilemme, se censurer encore plus que Meta ne le fait déjà n’est pas envisageable. Il faudrait éventuellement trouver un entre-deux pour continuer à démystifier le sujet tout en n’exposant pas des images qu’on ne pourra pas contrôler. Il ne s’agit pas d’invisibiliser par peur des dérives, mais de continuer à faire porter sa voix tout en restant protégé.

Parce que témoigner ne signifie pas nécessairement montrer, aussi normal une poitrine soit-elle, on peut quand même se questionner sur la pertinence de l’image. Pourquoi a-t-on ce besoin d’exposer son expérience sur les réseaux sociaux ? Comme quand on se filme en pleurant après avoir lu le dernier livre de Foenkinos ou en mangeant le fameux Crookie de Stéphane Louvart, ces sujets ne frôlent il pas l’extimité ?

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Or, les mots suffiraient-ils pour parler d’un sujet aussi peu universel que la diversité des corps ? Parce qu’il y a autant de poitrines et d’oppressions liées à celles-ci qu’il y a de femmes, et c’est peut-être ça qui rassure lorsqu’on les regarde :

“C’est la streameuse qu’on accuse d’attirer l’attention avec son décolleté. C’est l’adolescente qui utilise le hashtag #FakeBody sur une vidéo TikTok par peur d’être punie d’en avoir un vrai. Ce sont les poitrines et les corps trans censurés. Ce sont les femmes qui bénéficient d’une liberté minuscule, celle de pouvoir se montrer en train d’allaiter, et qui font l’objet d’un harcèlement dégueulasse en retour. Ce sont aussi les travailleur·euses du sexe, dont le corps n’est pas considéré de la même manière que celui des autres, à la fois désiré et méprisé.” Lucie Ronfaut dans sa newsletter, Règle 30

Pourtant, hors d’Instagram, on est loin des tétons visibles et certifiés with bra, promus par Kim K. Pour preuve, 69% des Françaises de moins de 25 ans sont gênées à l’idée que leurs tétons soient discernables par autrui (IFOP, 2020 pour Xcams). Et ce, pour une raison évidente : le poids du regard des autres.

Sur Instagram, celles qui ont besoin de représenter les réalités de la maternité à travers leurs clichés s’adressent à une cible bien choisie. Celles qui détournent ces clichés aussi. Résultat : tout se mélange, et les friands de contenu érotique se satisfont des deux types de clichés.

« La façon dont on perçoit les corps est éminemment culturelle. Si on plaque la sexualité sur tout, c’est qu’il faut se poser des questions. », Sophie Barel, chercheuse en science de l’information à l’Université Rennes II pour Usbek & Rica

Le problème ne réside pas dans le besoin de montrer la normalité du corps féminin, mais dans le regard qui est posé sur ces images. Les dérives ont replacé un regard sexualisant sur ce qui frôlait la normalité, et tout ça gratuitement.

Alors, mesdames, il serait temps de laisser les combats légitimes s’opérer pour passer à la prochaine étape : pourquoi pas s’inscrire sur OnlyFans et les faire payer ?