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Pourquoi pleure-t-on sur les réseaux sociaux ?

Temps de lecture : 4 minutes

Malgré une superficialité apparente, expliquer ce phénomène se révèle complexe, tant les notions qui se croisent sont aussi nombreuses que contradictoires : entre mise-en-scène de soi, appel à l’acceptation des émotions, santé mentale et transparence exigée (imposée ?).

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Brand Strategist. La voix de quelques podcasts et le cœur brisé régulièrement par le Paris Saint-Germain.

Peter Rechou

Si, dans Le Flambeau, Marc demande à ce qu’on arrête de le filmer en train de pleurer, ce n’est pas le cas de tout le monde. En effet, sur les réseaux sociaux, nombreux sont ceux qui dégainent leur téléphone quand leurs yeux se remplissent de larmes.

Malgré une superficialité apparente, expliquer ce phénomène se révèle complexe, tant les notions qui se croisent sont aussi nombreuses que contradictoires : entre mise-en-scène de soi, appel à l’acceptation des émotions, santé mentale et transparence exigée (imposée ?).

GIF de Marc dans "Le Flambeau",pour illustrer l'introduction

extérieur + intimité = extimité

Combinaison des mots “extérieur” et “intimité”, l’extimité est un concept théorisé par le psychanalyste Jacques Lacan “pour décrire la tendance contemporaine à exposer des aspects intimes de soi-même dans la sphère publique”.

Cette tendance à tout montrer de soi à travers une mise-en-scène orchestrée, ce que la Genz résumerait par l’expression “vivre pour les caméras”, nous en avions déjà parlé. Si on avait déjà pu souligner que ce procédé n’avait rien de récent, on peut quand même reconnaître que les “nouvelles technologies” ne sont pas innocentes.

View post on TikTok

Sur TikTok, une dispute avec les parents, une rupture amoureuse ou un drame d’une plus grande gravité sont, pour certains utilisateurs, l’occasion de se filmer en train de pleurer (la musique triste en fond étant la bienvenue).

Et c’est bien là le problème : on ne peut pas parler de trend, tant les causes sont vastes. On parle de pratique ou de procédé, en tout cas de phénomène récurrent.

C’est le revers de la médaille de ce que nous encourageons tous collectivement par nos utilisations actuelles des réseaux sociaux.  D’une part, en imposant la transparence à outrance, en tout cas en apparence. De l’autre, en démultipliant les contenus. La concurrence faisant alors rage sur les réseaux sociaux, un contenu non-impactant sera automatiquement swippé pour laisser place à un autre. Ce qui, au fil du temps, a donc poussé certains utilisateurs à en montrer toujours plus, en particulier en brisant toute pudeur sur leurs émotions.

View post on TikTok

Comme on le rappelait dans une news’ précédente, provoquer des émotions est un graal absolu en matière de marketing.

Bingo ! En étant actifs sur les réseaux sociaux, on devient notre propre marque. En tout cas, on est obligés d’accepter de se comporter de la sorte pour y exister. Le personal branding, ça vous parle ?

Réseaux sociaux : on n’est pas bien là, à pleurer tous ensemble ?

Faire pleurer en pleurant, c’est facile. Spoiler : nos émotions fonctionnent en miroir.

D’ailleurs, dans une vidéo sur l’hyper-réalisme, Fabien Olicard nous explique comment une œuvre d’art représentant une personne triste peut nous rendre triste à notre tour.

C’est donc le même fonctionnement dans ces vidéos TikTok. Peu importe l’émotion que cela nous suscite, une personne qui pleure nous provoque quelque chose, peu importe que ce soit de l’empathie, de la pitié ou même de l’agacement. Et ça, pour les réseaux sociaux, c’est du pain béni : peu importe comment, pourvu qu’on réagisse.

Souvent, les personnes qui publient une vidéo où ils se filment en train de pleurer sont interpellés sur cette pratique-même. Et pour la quasi-totalité d’entre eux, ils le savent avant de poster.

View post on TikTok

C’est pourquoi, quand un utilisateur de TikTok questionne une influenceuse sur l’utilité de se filmer en pleurant suite à une vidéo du genre, sa réponse peut paraître assez facile : “Tout simplement pour voir l’évolution du moment où on était au plus bas, voir qu’on s’en est sorti malgré le mal dans lequel on était, voir que même si on est au plus bas, à un moment donné on arrive à se relever.”

On veut bien laisser le bénéfice du doute : ok, ce ne serait pas juste une mise-en-scène. Mais cela souligne alors une autre question : les réseaux sociaux doivent-ils être, au final, un journal intime ouvert ?

Peut-on pleurer de tout ?

Récemment, on évoquait l’importance de la santé mentale et son omniprésence chez les jeunes générations : ils vont mal et le disent, que ça plaisent ou non. C’est en ça que le sujet n’est pas si simple : peut-on mettre en scène ses larmes sur TikTok tout en ayant une tristesse sincère ?

D’ailleurs, qui place le curseur de la sincérité ? Ne s’agit-il pas d’un simple jugement de valeur ? Car, au fond, peu importe la cause de cette tristesse. Les peines de cœur adolescentes n’ont peut-être pas à être moquées plus que d’autres drames, les plus âgés qui pourraient les juger futiles ayant subit ces mêmes déboires passagers.

Le sujet n’est donc pas le fond, mais la forme.

Certes, dégainer son téléphone à la première larme peut sembler être un réflexe risible, mais qui n’est surtout pas réservé à une génération. Car les plus anciens n’ont pas attendu que la GenZ s’empare de Tiktok pour penser à se filmer avant de faire une bonne action, ou pire : ils n’ont pas eu besoin de conseils pour mettre en scène leurs déboires dans des posts LinkedIn storytellés.

Réalité ou vérité ?

Comme souvent, on a ici affaire à une question de nuance.

Si l’utilité de cette pratique peut nous échapper, elle souligne cependant les aspérités de notre époque : on veut que tout semble vrai, tant pis si c’est faux. Pourvu que ça paraisse instantané. Ici, on a surtout affaire à des générations qui se jugent. Dommage : en la matière, il n’y en a pas une pour rattraper l’autre.

Les textes des uns ne sont pas meilleurs que les vidéos des autres. Les plaintes des premiers n’ont pas plus de valeurs que les larmes des seconds.

Enfin, et surtout, le but final est commun : faire réagir pour être vu. Et si, finalement, la question n’était pas tout autre : sommes-nous à la recherche de la réalité, de la vérité ou de la véracité ?