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Pourquoi est-on obsédé par le macabre ?

Temps de lecture : 5 minutes

Scroller sur TikTok, c’est régulièrement atteindre le pic de polarité de tous les sujets. Entre deux trends corporate, on peut tomber sur une storytime creepy et poursuivre avec une petite danse du ventre. Et visiblement, les anecdotes morbides sont les seules à savoir garder notre pouce statique plus de quelques secondes. Parce qu’on aime écouter les histoires croustillantes des autres, pourvu qu’elles impliquent un brin de folie et quelques giclées de sang.

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Content Strategist. 30 onglets ouverts dans la tête et un assistant à moustaches sur les genoux.

Laury Peyssonnerie

Scroller sur TikTok, c’est régulièrement atteindre le pic de polarité de tous les sujets. Entre deux trends corporate, on peut tomber sur une storytime creepy et poursuivre avec une petite danse du ventre. Et visiblement, les anecdotes morbides sont les seules à savoir garder notre pouce statique plus de quelques secondes. Parce qu’on aime écouter les histoires croustillantes des autres, pourvu qu’elles impliquent un brin de folie et quelques giclées de sang.

Mais pourquoi préfère-t-on les histoires sinistres aux “ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants” ?

Breaking news : le watchtime est sauvé

La semaine dernière, le concept d’Abrège frère déchaînait les internautes. Parce que s’engluer dans la culture de l’instantanée, c’est vouloir gagner du temps à tout prix. À la moindre longueur, la FOMO nous pousse à vouloir tout écourter. Et ce, certainement pas pour dormir huit heures par nuit, mais surtout pour pouvoir scroller deux fois plus.

Heureusement, depuis, une partie de la génération à la capacité d’attention plus courte qu’un poisson a fait remonter la moyenne du watchtime. Tout ça grâce à une grande dame récemment certifiée : Reesa Teesa.

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En cinquante parties, elle fait le tour d’une histoire d’amour qui a mal tourné et raconte le jour où elle a découvert la montagne de red flags qui recouvraient l’homme qu’elle avait marié. Et pour les viewers, la magie a inopinément opéré.

Certains ont dépoussiéré leurs souvenirs de LV1 anglais pour écouter plus de huit heures de storytime. C’était plus fort qu’eux. En faisant la vaisselle, en pliant le linge, dans le bain, et même au travail, comme s’il s’agissait du dernier ragot de leur meilleure copine.

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La nouvelle obsession du moment ne réside plus dans le doom scrolling, ni les résumés. Depuis que les cinquante parties ont été postés, on ne peut plus décrocher.

La storytime a même son petit branding personnel : son nom “Who tf did I marry”, et une DA décomplexée en face cam. Pas de montage, pas de filtre, un foulard de nuit dans les cheveux, dans la salle de bain comme dans la voiture… tout y est.

Après son teaser enflammé, Reesa enchaîne les épisodes aux rebondissements variés au point de créer un attachement avec ses viewers. Comme s’ils s’étaient attachés à un personnage de série, voire même issu d’un documentaire de true crime.

Toudoum chez TikTok

Si Abrège frère n’a (presque) pas été mêlé à cette histoire, c’est tout simplement parce qu’elle n’aurait pas eu d’intérêt à être abrégée. Ce qui fait son sel, ce sont les détails. À tel point que les talents de Reesa en storytelling ont été acclamé.

Contrairement aux storytimes que l’on trouve habituellement sur TikTok, elle n’a pourtant pas entretenu de chute insoutenable. Du suspens, ça oui, il y en avait, mais surtout pour savoir jusqu’où la supercherie pourrait aller.

Des millions de vues plus tard, ses fans soutiennent que la storytime la plus suivie de l’histoire de TikTok ne devrait pas s’arrêter là. Certains affirment qu’elle devrait rejoindre le catalogue Netflix aux côtés de L’Arnaqueur de Tinder et Un chirurgien qui vous veut du bien ? D’autres souhaitent pousser le concept encore plus loin…

Et ça tombe bien, c’était la résolution numéro une de TikTok pour 2024 : valoriser les contenus longs. Depuis qu’Universal a confisqué les musiques de son catalogue, le snack content n’a plus la même saveur. Désormais, on veut du croustillant, du vrai, et surtout une personnalité qui va avec. Or, rassurez-vous, ça n’empêchera pas la Gen Z de tout regarder en x2.

Parce que comme c’est le cas avec le contenu court, on reste obsédés par le scroll. La question n’est même plus, vaut-il mieux être adepte des contenus courts ou des contenus longs. L’un ou l’autre, on passe autant de temps sur notre écran.

La question, c’est surtout, est-ce qu’un gentil storytelling authentique suffit à retenir notre attention ? La clé de l’écoute, ne nécessite-t-elle pas plutôt quelques détails glauques, une sacré dose de vulnérabilité et du sang qui gicle ?

Obsession true crime

Quand on ne regarde pas Frenchie Shore, on regarde des documentaires de True Crime. Cliché ou pas, TikTok nous l’a confirmé : ce qu’on veut voir, c’est du sordide.

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L’un des plus connus sur TikTok dans le domaine est Philippe Boxho, un médecin légiste belge qui raconte ses anecdotes les plus folles. Les détails, ici aussi, ont leur importance : l’odeur, la technique de découpage du corps, la disposition des protagonistes… le tout raconté avec un naturel déconcertant. Pourtant, plus ces histoires explorent les limites de l’âme humaine, plus notre curiosité morbide se réveille. On comprend mieux l’engouement autour des Threads horreur de Squeezie.

Mais pourquoi aime-t-on autant écouter ces histoires sordides ?

Aussi écœurantes puissent-elles être, ces histoires nous fascinent parce qu’elles piquent notre curiosité. On veut comprendre, sous tous les angles, ce que ça fait de vivre des choses qu’on a soi-même jamais expérimenté. Enfin, on espère pour vous.

Au fond, ces faits divers fédèrent parce qu’ils parlent à l’humain qui se trouve en nous. Dans un sens, on se sent concernés parce qu’on pourrait être à la place de la victime.

« Avoir sous les yeux la triste preuve de l’extrême fragilité de l’existence rend soudain exaltant le sentiment d’être (encore) en vie », Luc Boltanski sociologue et auteur de La souffrance à distance.

Si ce type de détail nous fait froid dans le dos, la peur entretient aussi notre besoin d’en savoir plus… peut-être pour contrôler la situation le jour où on se retrouvera face à un psychopathe ?

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Expérimenter le malheur d’autrui par proxy, c’est en quelques sortes s’en libérer soi-même. On s’identifie le temps d’une histoire pour vivre la peur, l’effroi, les cris, avec la sécurité d’être dans notre canapé. De cela, naît un soulagement qui émane à l’idée d’être dans une position privilégiée.

Ainsi, les histoires de true crime, ou tout du moins d’arnaque, ont un véritable effet cathartique qui apaise nos angoisses. Et ce, parce que l’anormal nous rassure aussi quand à notre propre normalité. Enfin, ça dépend pour qui.

Certains n’hésitent pas à romantiser tout ce qu’ils voient, notamment des tueurs invétérés comme Joe Goldberg dans la série You, ou pire encore, Jeffrey Dahmer et Ted Bundy.

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Peut-être est-ce là que l’authenticité des storytimes a son rôle à jouer : raconter le sordide, sans romancer à la manière de Netflix ?