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“Merci Internet”, l’époque Squeezie

Temps de lecture : 5 minutes

Dans “Merci Internet”, Squeezie et son ami Theodore Bonnet montrent les dessous du quotidien du premier Youtubeur de France, à la manière de “Montre jamais ça à personne”, d’Orelsan et son frère. Ces documentaires, plus intimes, de célébrité racontées par un proche, semblent conquérir tout un public. Il faut dire que les sujets traités promettent de dévoiler plus de la personnalité que de la carrière. Échecs, succès, santé mentale et entourage, … Et si "Merci Internet" n'était pas un documentaire sur Squeezie, mais sur une époque ?

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Brand Strategist. La voix de quelques podcasts et le cœur brisé régulièrement par le Paris Saint-Germain.

Peter Rechou

squeezie et theodore bonnet ensemble dans leur documentaire "merci internet"
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Squeezie de très près

Sur X (Twitter), deux tendances se dégagent suite au visionnage de “Merci Internet”.

La première, c’est les larmes des internautes, versées devant l’épisode 4 de la série-documentaire. Mais ça, on ne vous le spoile pas.

La seconde, c’est l’impression d’une rétrospective pour toute une génération, ayant le sentiment que d’avoir “grandi avec Squeezie” ce n’est pas uniquement avoir passer le cap des âges en le regardant, mais bien en même temps que lui. Évoluant, ainsi, au même rythme dans la construction d’un préado devenu adulte, mais aussi avec les évolutions de la société et des usages qui ont marqué ces dernières années.

Surtout, “Merci Internet” est raconté à travers les yeux de Théodore Bonnet, le réalisateur de toutes les vidéos de Squeezie depuis quasiment le départ, mais également son ami dans la vie. Ce sont ses images que l’on voit, c’est sa voix que l’on entend. Si tout ça se rajoute évidemment au sentiment de proximité qui était déjà perçu par ses fans, ça participe aussi forcément à renforcer le lien parasocial qu’ils entretiennent avec lui.

“La théorie parasociale introduite par les sociologues Donald Horton et Richard Wohl dans les années 50, décrit ce lien à sens unique, ce sentiment d’intimité, que l’on tisse avec des personnages de fiction, des célébrités ou encore des influenceurs et influenceuses.” Lucile Le Goallec, Strategic Insights Manager chez Google

Outre ses amis du “milieu” d’Internet (Seb, Léna Situation, Hugo Décrypte, Mister V, Mcfly & Carlito, …) qui prennent la parole dans le documentaire, on nous présente son frère, Florent Hauchard (qui était déjà apparu dans plusieurs de ses vidéos) se livrer avec beaucoup d’émotions sur ses inquiétudes face au quotidien de Squeezie.

Surtout, on découvre ses parents, apparaissant pour la première fois à l’écran. Leurs confessions, notamment celles de la mère qui revient sur de profondes tensions mère-fils, leurs récits de ce parcours hors-norme, leurs émotions ou encore la fierté éprouvée pour toute cette réussite, sont loin d’être anodines. Rares sont ceux, sur Internet, qui ont montré leurs proches, et encore moins leurs parents.

Tout ceci résonne comme un cadeau pour beaucoup de ses 18 millions de fans : une plongée inédite dans l’intimité de celui dont ils connaissaient, jusqu’ici, tout… sauf le quotidien.

Un genre qui a des limites ?

Si le genre du documentaire retraçant le parcours d’une célébrité n’est clairement pas nouveau, les plateformes de streaming ont certainement senti qu’il vit un nouvel essor, à l’instar de “Lady Gaga : Five Foot Two” et “Miss America – Taylor Swift” sur Netflix.

De son côté, Prime Video (Amazon) semble particulièrement apprécier le format initié par Clément Cotentin, petit frère du rappeur Orelsan. Dans “Montre jamais ça à personne”, il compile ses dizaines d’années d’archives, débutées bien avant le succès de l’interprète de “Basique” (dont il a d’ailleurs réalisé le clip) pour raconter son sinueux parcours.

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Avant tout journaliste sportif, Clément Cotentin n’était pas à son coup d’essai dans le documentaire-coulisses. En 2013, il réalisait déjà “Délivrance”, une plongée dans les vestiaires de l’Équipe de France de Basketball lors de l’Euro 2013, qui a donné un lieu à une séquence d’anthologie où le capitaine — Tony Parker — livre un discours épique à la mi-temps de la demi-finale. Le procédé est d’ailleurs lui-même inspiré — de manière assumée — du mythique “Les Yeux dans les Bleus”, un film qui montre les coulisses de l’Équipe de France lors de la Coupe du Monde 1998.

 

Comme dans Montre jamais ça à personne” ou d’autres documentaires, “Merci Internet” semble montrer une limite à ce genre pourtant très intéressant : le storytelling, soit le choix de ce qui est montré.

Évidemment, il est nullement question de vouloir absolument voir un documentaire à charge (Élise Lucet a bien assez de travail). Mais comme dans tout travail de restitution d’images, il est question de choix et de montage. Surtout lorsque, comme ici, il s’agit d’un proche derrière la caméra et que le documentaire est coproduit… par Squeezie lui-même, à travers sa société de production Unfold.

Doit-on s’habituer à ce format de documentaire ?

Mais une chose est peut-être plus sûre : le public va, sans aucun doute, devoir s’habituer à d’autres documentaires sur des créateurs de contenu. En effet, n’en déplaise à quelques détracteurs, les personnalités d’internet font désormais partie intégrante du paysage audiovisuel.

Ce format inside, filmé par un proche, a évidemment pour lui de présenter l’artiste ou la personnalité publique de manière bien plus authentique qu’une équipe avec journaliste et cameraman. Si cela fonctionne aussi bien pour Orelsan et Squeezie, c’est qu’ils sont les premiers dans leurs univers à proposer ce type de documentaire, bénéficiant ainsi de la singularité du format.

Si d’autres créateurs de contenu et d’autres rappeurs veulent se prêter au jeu, il sera certainement difficile pour eux de trouver un angle suffisamment différent, et d’éviter toutes comparaisons.

Surtout, ils devront redoubler d’efforts pour garantir l’authenticité du documentaire : pour Orelsan, Clément Contentin a filmé des images avant même qu’il soit connu, bien avant d’avoir l’idée d’en faire un documentaire. Pour Squeezie, ce sont ses années de collaborations avec Théodore Bonnet qui leur a permis d’avoir tous ses rushs.

Une célébrité qui débuterait dès maintenant la captation d’images, dans le but de reproduire ce concept, souffrirait certainement d’un manque de justesse.

“Je pense qu’il n’y pas un jeune en France qui n’est pas tombé un jour sur l’une de ses milliers de vidéos comme il n’y a pas un individu de plus de 40 ans qui ne connaît pas Michel Drucker. L’inverse n’est pas forcement vrai.” François Saltiel, journaliste à Radio France

Si, au long des cinq épisodes, plusieurs éléments de son parcours manquent à l’appel (sa marque de vêtements Yoko, l’organisation du GP Explorer, …), “Merci Internet” dresse néanmoins le portrait de toute une génération. Car à travers Squeezie, c’est toute une jeunesse qui semble avoir réussi à imposer ses usages.

Surtout, le documentaire montre le parcours d’une revanche : celle des geeks, menée par Squeezie et quelques acolytes, pour faire de leur contre-culture moquée la base de toute celle d’une génération. Si “Merci Internet” peut faire du bien à ceux qui ont vécu ces années d’ascensions devant et derrière leurs écrans, il peut aussi permettre aux autres de comprendre, à travers le portrait de Squeezie, cette histoire un peu folle de l’Internet français.